MANIFESTE DES UNIVERSITÉS DES FEMMES EN MILIEU PASTORAL ET AGROPASTORAL

MANIFESTE DES UNIVERSITÉS DES FEMMES EN MILIEU PASTORAL ET AGROPASTORAL EN AFRIQUE DE L’OUEST ET DU CENTRE

Session du 11 au 14 janvier 2026 à Tsévié, au Togo pour l’Année Internationale des Parcours et des Pasteurs

« Le futur de ma fille »

« En ce moment nos animaux ne parviennent plus à subvenir à nos besoins. Pour trouver de quoi nourrir nos enfants on est obligé de garder les animaux des autres et de travailler dans leurs champs. Le salaire est très maigre et on a beaucoup à faire. Moi je pense qu’on doit changer de technique pour mieux vivre. J’ai toujours pensé que cette pauvreté est aussi dû à notre ignorance, c’est notre plus grand frein. Ici on n’a même pas une seule personne qui a été à l’école, même si on reçoit une lettre il faut aller au village voisin pour trouver un lecteur. Cette situation m’inquiète et je m’inquiète vraiment pour mes enfants. J’ai donc parlé à mon mari sur la scolarité pour ma première fille. Il me donne son accord mais ne m’aide en rien dans ça. J’ai dû vendre un bouc et j’ai emmené ma fille étudier chez ma tante en ville. Je veux qu’elle devienne un jour quelqu’un dans ce village » extrait des 350 histoires de la mosaïque des femmes pasteures.

Ce témoignage exprime une aspiration à l’élargissement des choix et des opportunités pour les enfants, en complément des savoirs pastoraux hérités. L’analyse de l’ensemble des histoires contenues dans la Mosaïque des Femmes Pasteures nous apprend aussi que les femmes concernées par les enjeux et évolutions sociales, environnementales et économiques des systèmes pastoraux disposent de connaissances, de compétences et de pratiques éprouvées, essentielles à la gestion des troupeaux, des ressources et des territoires. L’éducation est ici envisagée comme un levier d’émancipation et de continuité des futurs pastoraux, sans rupture avec le pastoralisme qu’elle doit venir renforcer.

 

NOUS SOMMES ACTRICES, CHERCHEUSES ET CHERCHEURS ANCRÉS ET ENGAGÉS DANS LE RÉEL

Dans un contexte régional à la croisée de crises climatiques, foncières, sécuritaires, alimentaires, pression sur la mobilité pastorale, fragilisation des systèmes d’élevage, les réalités pour les femmes en milieu pastoral et agropastoral se présentent comme un constant défi1 :

  • Vulnérables comme les hommes aux chocs dus aux changements climatiques ;
  • Plus exposées aux risques sécuritaires ;
  • Prises au piège entre insécurité et discrimination ;
  • Face à la perte de lait et au développement d’alternatives pastorales ;
  • Confrontées à la migration des hommes, et à la sur-responsabilisation ;
  • À une évolution des systèmes traditionnels de constitution du troupeau qui fragilise les revenus des activités du secteur de l’élevage.

Ces difficultés ne traduisent pas un échec intrinsèque du pastoralisme en tant que mode de vie, de production et de gestion durable des territoires, mais au contraire les conséquences de contraintes structurelles externes à combattre : restriction de la mobilité pastorale, pression foncière croissante et privatisation des communs, faible répartition de la valeur, insécurité persistante, faible application des politiques existantes et marginalisation des systèmes pastoraux dans les choix publics.

Dans ce contexte, les femmes démontrent une force inouïe. Elles apparaissent comme les piliers de la résilience pastorale, de la cohésion sociale et de l’économie territoriale, du savoir pastoral et de la construction de l’avenir de leurs enfants.

Ce manifeste veut refonder l’agenda politique pastoral ouest- et centre-africain à partir du leadership féminin (écouter les femmes, accompagner la mutation en cours, faire ensemble : femmes et hommes).

 

NOUS AVONS FAIT LE BILAN DE MERA 2010

Ce que Mera a proclamé

La reconnaissance des droits des pasteurs et pasteures, la légitimité du pastoralisme comme mode de vie, la mobilité comme fondement des systèmes pastoraux, la sécurisation du foncier, la participation des femmes aux décisions, la protection face aux violences et aux discriminations, et l’accès équitable aux services essentiels.

1 Extrait de la note « les 10 réalités de la femme pasteure »

Ce que Mera a contribué à changer

  • Émergence d’un leadership féminin pastoral avec un plaidoyer dédié ;
  • Reconnaissance et défense de la cause pastorale ;
  • Initiatives de terrain, notamment les interventions portées localement.

Ce que Mera n’a pas changé

Plus de la moitié des attentes de 2010 ont régressé du fait :

  • Du manque d’application des politiques et textes et de l’insécurité et instabilité d’une part ;
  • Du trop faible niveau d’implication des femmes tout au long de la chaîne de décision et d’action d’autre part.

Pas assez de résultat, trop de mots, pas assez d’action.

 

LES FEMMES PASTEURES S’EXPRIMENT : VOICI LEUR ÉCHO

La perspective des femmes dans les systèmes pastoraux défendus par MERA est en décalage avec l’image du monde pastoral révélé par les femmes en milieu pastoral et agropastoral2 en 2026 :

  • Mutation de la place de la femme pasteure ;
  • Rôles multiples des femmes pasteures dans cette société en mutation ;
  • Les femmes évoluent dans leurs aspirations et motivations pour agir ;
  • Les femmes sont stratèges et savent contribuer aux décisions, à leur façon.

Et pourtant, des défis demeurent :

  • Invisibilisation structurelle des rôles multiples des femmes pasteures ;
  • Les actions et décisions continuent d’être prises majoritairement sans les femmes, ou en les maintenant dans un rôle consultatif ;
  • Violences et discriminations envers les jeunes filles et les femmes restent une réalité.

 

NOUS PARTAGEONS UNE VISION FONDÉE SUR L’ENGAGEMENT DES FEMMES

1. Rien pour le monde pastoral sans les femmes

Tout ce qui concerne les femmes, les hommes et le pastoralisme doit être pensé, conçu, mis en œuvre, suivi et évalué avec les femmes, en partant de leur parole, de leur vécu, de leurs priorités, de leurs idées et de leur créativité.

2. Les femmes ne sont pas un groupe homogène

Il faut reconnaître la diversité des situations (pays, territoires, statuts, âges, contextes pastoraux et agropastoraux) et adapter les réponses aux réalités spécifiques de chaque groupe de femmes.

3. Faire entendre la voix des femmes concernées est un acte politique

Le plaidoyer porté directement par les femmes elles-mêmes, à travers leurs récits, est plus puissant, plus légitime et plus transformateur que toute représentation indirecte.

2 Source : la mosaïque des femmes pasteures, RBM 2023

4. « Écouter la nuit » : Les femmes doivent être actrices des décisions, pas des figurantes

Les femmes doivent participer pleinement aux processus de décision, y compris les plus sensibles (foncier, ressources naturelles, résolution des conflits), et pas seulement être consultées symboliquement. Les processus doivent s’adapter aux réalités des femmes, pas seulement l’inverse.

5. Lutter contre toutes les formes de violences faites aux femmes et assurer leurs droits

Il est indispensable de nommer et traiter les violences visibles et invisibles, anciennes et nouvelles, structurelles et quotidiennes, et de co-construire des solutions avec les femmes concernées.

6. Assurer le respect des droits fondamentaux des femmes pasteures

Les femmes ne doivent pas avoir à se battre pour leurs droits, il est temps que leurs droits soient assurés et que les entités en charge de la protection des citoyens, de la gouvernance du pastoralisme, de l’égalité de genre, de la sécurité, du développement rural et de la protection sociale assument pleinement leurs responsabilités.

Ces institutions, notamment les ministères sectoriels, autorités locales, organisations intergouvernementales, institutions régionales, partenaires techniques et financiers, ont l’obligation d’appliquer les engagements qu’elles ont elles-mêmes pris, et de le faire avec redevabilité, transparence et continuité, du niveau local jusqu’au niveau continental. L’accès des femmes en milieu pastoral et agropastoral à de nouveaux rôles ne doit pas les exposer à plus de violences et d’insécurité.

7. Renforcer les capacités politiques et juridiques des femmes dans les institutions

Les femmes doivent comprendre les enjeux politiques, juridiques et institutionnels, économiques et sociaux, climatiques et environnementaux pour être en mesure de participer et de contribuer de manière appropriée et être à même de mener un plaidoyer efficace sur les questions portant sur les ressources, l’environnement, l’héritage et les droits fonciers, et ceci, à chaque maillon de la chaîne.

8. « Les femmes de demain » : Cibler spécifiquement les jeunes filles et leurs besoins spécifiques

Les jeunes femmes et les jeunes hommes jouent d’ores et déjà un rôle central dans le fonctionnement, l’adaptation et la transmission des systèmes pastoraux. Leur marginalisation actuelle résulte de pressions structurelles foncières, économiques, sécuritaires et politiques et non d’un désengagement ou d’un manque d’intérêt pour le pastoralisme. Investir dans les jeunes filles est stratégique : leurs besoins sont spécifiques et leurs trajectoires doivent être accompagnées de manière différenciée, sans modèle unique imposé.

9. « Vers une société juste et durable » : Allier les besoins pratiques aux intérêts stratégiques

Répondre aux besoins immédiats est nécessaire mais insuffisant : il faut aussi transformer les rapports de pouvoir, renforcer l’autonomie, l’éducation, la confiance et la capacité à faire face aux inégalités structurelles. L’accès à l’éducation, à la formation et aux services doit s’adapter aux réalités pastorales — mobilité, temporalités, organisation sociale — plutôt que d’exiger la sortie des systèmes pastoraux. Il s’agit de renforcer les capacités des femmes et des filles au sein même des territoires et systèmes pastoraux.

10. Reconnaître et renforcer le pouvoir économique des femmes

Le rôle économique des femmes – notamment dans l’élevage et la production familiale – doit être reconnu, valorisé et soutenu, y compris par les hommes, car il a un impact direct sur les familles, l’éducation des enfants, les communautés et les économies nationales.

Ce pouvoir économique est déjà profondément ancré dans les systèmes pastoraux, notamment à travers l’élevage, le lait, la production familiale et les économies territoriales. Il est aujourd’hui fragilisé moins par un déficit d’initiative que par des transformations politiques, foncières et marchandes qui marginalisent ces activités et leur modèle durable. Le renforcement économique des femmes doit donc s’inscrire dans la consolidation des systèmes pastoraux, et non dans leur effacement.

11. Créer des mécanismes de confiance et des financements équitables

Il est essentiel de mettre en place des mécanismes adaptés pour atteindre les femmes, bâtir la confiance avec les institutions et prévoir des financements pensés pour leurs initiatives et leur autonomisation. Ces mécanismes gagneront à être conçus avec les femmes, au lieu de persister à imposer des modèles peu adaptés.

 

NOS ENGAGEMENTS

Nous, femmes et hommes réunis au sein des Universités des Femmes Pasteures et signataires de ce manifeste, nous nous engageons à collaborer avec les femmes et hommes concernés par les enjeux et évolutions sociales, environnementales et économiques des systèmes pastoraux pour :

  • Être solidaires entre nous femmes, pour dépasser les barrières et innover dans les champs sociaux, économiques, environnementaux, climatiques, politiques et institutionnels ;
  • Collaborer avec les hommes, jeunes et adultes, et l’ensemble de la société, de la base jusqu’au sommet sur les décisions prises et à prendre en faveur du pastoralisme ;
  • Devenir auteures de nos vies et contributrices de l’avenir que nos enfants choisiront ;
  • Rendre redevables les acteurs institutionnels qui s’engagent avec nous ;
  • Être veilleuses : porter le mécanisme de suivi mis en place.

 

NOUS APPELONS LES ACTEURS POLITIQUES RÉGIONAUX ET INTERNATIONAUX À : AGIR

Signataires : Responsables du ROPPA, de l’APESS, de WILDAF-AO, d’AFAO, de RBM, membres du RBM, chercheuses et chercheurs invités des Universités des Femmes en milieu pastoral et agro-agropastoral.

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